Résumé de la conférence « Le camp de représailles 325 à Rawa Ruska, du 13 avril 1942 au 19 janvier 1943 » du 7 mars 2016

Le 10 mai 1940, après plus de 8 mois, la « drôle de guerre » laissa brutalement la place à la bataille de France.
Hitler avait adopté le plan du général MANSTEIN et transformé en une attaque secondaire l’offensive en territoire belge et néerlandais, de manière à attirer l’armée française vers le nord.
Un groupe d’armées ennemi avait pour mission de fixer les troupes françaises massées sur la ligne Maginot.
L’attaque allemande principale devait avoir lieu par les Ardennes, que l’Etat-major français qualifiait « infranchissables ».
La doctrine de la guerre éclair « Blitzkrieg » combinait l’emploi d’importantes masses de chars (les panzer) et d’avions (les stuka). Les Allemands, ayant misé sur l’effet de surprise, remportèrent un succès écrasant.
Ayant perçé Sedan, le corps blindé de GUDERIAN pivota vers le nord-ouest, coupant les lignes de communication. Le piège se refermait.

La défaite engendra l’effondrement de la République et provoqua la débâcle.
Après l’armistice, entré en vigueur le 25 juin 1940, les Allemands en profitairent pour pousser les troupes françaises à la reddition immédiate.
Conséquence : plus de 1 800 000 soldats français sont faits prisonniers.
Après d’interminables marches forcées, les prisonniers sont répartis dans des camps en Allemagne : les stalags pour les 2ème classe, et les oflags pour les sous-officiers et les officiers.
Ils sont immatriculés et fichés. Ils deviennent les K.G. (kriegsgefangener).

En novembre 1940, lors d’une importante réunion de la Direction du Plan de 4 ans, il a été dit (selon Joseph Billing) :  » l’économie allemande, et en particulier l’économie d’armement, restera debout ou s’écroulera, selon que les prisonniers y seront intégrés ou seront libérés. »
C’est donc essentiellement en tant que main d’œuvre indispensable à l’économie allemande que les dirigeants du Reich vont les retenir pendant toute la guerre.

Des actes de sabotage eurent lieu, mais la plus grande force que purent opposer les K.G. à l’exploitation de leur travail par la machine économique allemande fut leur force d’inertie. Parmi eux, certains réussissent à s’évader, d’autres sont repris, leur tentative ayant échoué.

L’armée allemande a envahi l’Union Soviétique en 1941 sur un large front de la Baltique à la mer Noire.
Courant 1942, la Wehrmacht fait savoir aux prisonniers de guerre qu’un camp de représailles va être ouvert à l’est pour les évadés ou ceux qui refusent de travailler. Ce sera le stalag 325, situé à proximité immédiate de RAWA-RUSKA en Galicie orientale, petite ville située dans la partie de l’Ukraine occidentale annexée par l’U.R.S.S. en 1939 et occupée par les Allemands en 1941. Dans ce secteur, les étés sont très chauds et les hivers très froids.

La commission de contrôle du Comité International de la Croix-Rouge ne fut pas autorisée à visiter ce camp (et ses sous-camps) qui ne lui avait même pas été signalé. RAWA-RUSKA est situé dans le triangle de la mort où sont établis les camps de concentration de BIRKENAU, SOBIBOR, TREBLINKA, BELZEC….
Il s’agit du « GENERAL GOUVERNEMENT », zone d’extermination placée sous les ordres du Docteur FRANCK. Rawa-Ruska a été rattachée à cette zone.
L’idée est d’éliminer ces « mauvaises graines » par la mort lente, la faim, la fatigue, la maladie.

Et, le 13 avril 1942, le premier convoi arrivait à Rawa-Ruska. Le voyage de transfert, de Düren à Rawa-Ruska, durait 6 ou 7 jours et nuits (ou plus) dans des wagons à bestiaux verrouillés, sans paille ni couverture, avec de 50 à 80 personnes par wagon. Peu de nourriture, peu d’eau, peu de haltes pour « se soulager ». Ils arrivaient dans le plus complet dénuement, sales, hagards, dépenaillés, affamés, abrutis, après 1 300 km parcourus.
Les officiers furent affectés à la citadelle de Lemberg (Lwow) ou Kobjerzyn près de Cracovie.

Le camp, de 36 hectares, était constitué de blocs en maçonnerie dont un abritait les services généraux – la kommandantur.
Les déportés furent répartis également entre quatre écuries construites en bois. En effet, avant l’invasion allemande, le camp était une caserne russe inachevée. Par la suite avant l’arrivée des Français, de nombreux prisonniers russes furent exterminés de façon atroce au camp 325.
Il n’y avait qu’un seul robinet d’eau dans le camp, situé près des cuisines. L’eau était polluée en raison de la présence de charniers (soviétiques et juifs) dans le voisinage immédiat du camp.
Les latrines étaient constituées de grandes fosses à ciel ouvert.
Tout autour du camp : une double haute clôture de barbelés de 2 mètres flanquée de miradors équipés de projecteurs.
Aucun des bâtiments n’était pourvu d’eau, de chauffage et d’électricité. Seul le bloc des services généraux et la cuisine bénéficiaient de l’électricité, et aussi l’infirmerie dans la journée.
Les détenus étaient entassés dans des châlits à trois étages, séparés par des
 » bat-flanc » et 1 mètre séparait les différents étages. Il n’y avait ni paillasse, ni paille, ni couverture, et la vermine grouillait.

Les hommes avaient les pieds nus dans des sabots en bois et étaient vêtus de haillons. Ils n’avaient aucun récipient pour manger ou boire, aucun nécessaire de toilette. Tout leur avait été retiré dans les stalags d’Allemagne, même les vêtements personnels et les chaussures.

Brimades quotidiennes, rassemblements de plusieurs heures à n’importe quelle heure, le jour, la nuit, fouilles interminables, gymnastique forcée : courir, sauter, se coucher, ramper, en portant des charges (poutres, pierres…).
Brutalités, menaces de mort permanentes, sont le lot quotidien des déportés envoyés au travail forcé, soit en corvées extérieures ou en kommandos.

La quantité d’aliments distribués fut à peu de chose près celle servie dans les camps de concentration (on peut le vérifier au musée d’Auschwitz où la ration d’un déporté est présentée) et même parfois moindre en raison de l’éloignement et des difficultés d’approvisionnement.
A l’arrivée : pas de gamelle ! Ils se sont servis de briques creuses, de vieux casques abandonnés par les Russes, de boites de conserve parfois rouillées.
Certains prisonniers habiles ont utilisé leurs talents pour fabriquer des récipients, des réchauds, une balance à pain….
Une boule de « mauvais pain » de 1 kilo était à partager entre 20 ou parfois 35 personnes. Les prisonniers perdirent de 15 à 20 kilos au cours des premiers mois de détention.

L’eau provenait par pompage, sans filtrage, d’une rivière voisine charriant de nombreux immondices. Il fallait faire la queue pendant des heures pour obtenir 1 litre d’eau par homme. Et il y eut jusqu’à 15 000 prisonniers en même temps dans le camp ! Les détenus n’avaient pas d’autre ressource que d’ingurgiter une espèce de décoction de branches de sapin bouillies (1/4 à 1/2 litre par jour).
Le camp avait été surnommé « le camp de la goutte d’eau » par Winston Churchill lorsque la radio de Londres avait dénoncé son existence.

Des médecins français avaient été transférés au camp. Beaucoup étaient juifs.Mais hélas ils ne disposaient d’aucun moyen, aucun médicament. Leur dévouement est exemplaire.
L’affaiblissement des hommes entraîne avitaminose, cachexie, typhus, maladies pulmonaires, diarrhées, maux de tête, et bien d’autres problèmes.
Une infirmerie est installée. Extrait du témoignage de Marcel Garcin : « là-dedans c’est l’épuisement complet. Parfois un de ces moribonds dit – tournez-moi afin que je puisse mourir en regardant la France ! »

Devant le flot de prisonniers évadés et repris qui ne cessent d’arriver au camp,
42 sous-camps sont créés : Lemberg, Tarnopol, Stryj, Kamionka….
Ils sont installés de façon précaire sous un régime très dur. Le travail est harassant : terrassement sur voie de chemin de fer, extraction de pierres, de charbon etc…. Les détenus y cotoient les juifs déportés des pays occupés. Les soldats allemands qui les surveillent, soucieux de ne pas être affectés sur le front de l’est, sont sujets aux excès de zèle et font respecter durement la discipline.

C’est sur le trajet de ces kommandos que certains, au péril de leur vie, arrivent à s’évader. C’était courir de grands dangers car ils étaient dans une zone opérationnelle de guerre, le front de l’est.

Au camp 325 les prisonniers s’organisèrent. Ils désignèrent un homme de confiance, un aumonier, des infirmiers.

Née de la misère, de l’angoisse, du besoin de se rassurer, de trouver de nouvelles amitiés, une idée survint rapidement. Celle de lier des liens plus étroits par l’intermédiaire de la création d’Amicales. Chaque région fournit une équipe.
L’Amicale Rhône-Alpes a été créée manuellement à Rawa-Ruska début mai 1942. Un bureau est formé, deux réunions annuelles sont prévues avec présence obligatoire de tous les membres de l’Amicale. Notre association aujourd’hui a la chance de posséder l’original !

L’esprit de résistance n’a jamais été perdu.
Des tunnels ont été creusés à partir du sous-sol des écuries. Mais chaque fois ils ont été découverts par les Allemands.
Le 14 juillet 1942, sur quelques arpents de terre ukrainienne, au pied d’un drapeau confectionné à partir de lambeaux de tissu trouvés sur place, les détenus défilèrent en haillons et sabots, en chantant « la Marseillaise » et « Ils n’auront pas l’Alsace et la Lorraine »- afin de manifester leur résolution de ne rien céder moralement à leurs adversaires.

Dans le courant de l’été 1942, quelques colis arrivèrent au camp (après avoir transité par le stalag d’origine) dans un état lamentable. Le contrôle d’ouverture donnait lieu à des brimades, comme le mélange du contenu dans un seul récipient. Les premières lettres arrivèrent à peu près à la même époque. Il fut permis d’écrire mais moins souvent que dans les autres stalags, avec une adresse FELPOST.

L’existence du camp aurait été communiquée à la délégation du Comité International de la Croix-Rouge par la mission SCAPINI (qui devait en principe régler les relations entre le gouvernement français et le gouvernement allemand). « On pensait qu’enfin une lueur d’espoir nous était donnée…. Mais les inspecteurs s’en allèrent avec leurs dossiers, emportant notre frêle espérance… » nous dit Célestin Lavabre.

En raison de l’avancée de l’armée russe, le camp fut dissous le 19 janvier 1943. Des prisonniers avaient déjà été rapatriés dans des stalags . Les derniers « pensionnaires » regagnèrent également l’Allemagne sauf deux ou trois cents qui furent transférés à la citadelle de Lemberg.

De retour en France en 1945, les prisonniers de guerre – particulièrement ceux qui étaient passés par Rawa Ruska – retrouvent un pays bien différent de celui qu’ils avaient quitté 5 ans auparavant. Ils sont en plein désarroi : problèmes de santé, de famille, de réinsertion dans lavie normale et professionnelle…. L’élite héroïsée de 1945, ce sont les résistants. La presse parle peu des prisonniers de guerre. Dans l’esprit des Français, ils sont quand même les vaincus, et les films qui seront diffusés ne mettront pas en valeur la réalité. Sensibles à ce qu’on ne les accusât pas d’avoir manqué à leur devoir de soldat en 1940, ils étaient soucieux de voir reconnues, réparées, les peines endurées en exil.

Ils souffrent tous en raison de nombreuses séquelles touchant les appareils respiratoire, digestif, cardio-vasculaire, urinaire, le squelette et les articulations, le psychisme.
Au congrès International des Résistants en 1964 il a été dit :

« La conférence estime qu’il existe des affections et des infirmités d’apparition tardive chez les sujets ayant été internés ou détenus dans des camps de concentration. Ces séquelles peuvent se manifester à tout moment après la libération et il ne peut être fixé de limite de temps à leur apparition.
Des séquelles analogues peuvent être constatées chez des personnes qui ont vécu dans des conditions dangereuses et éprouvantes du fait de leur lutte contre le nazisme. Elles peuvent également se rencontrer chez les anciens prisonniers de guerre ayant vécu dans des conditions exceptionnellement pénibles comme ceux du camp de RAWA-RUSKA par exemple.  »

RAWA RUSKA est un symbole, le symbole de la résistance que des militaires incarnèrent dans les conditions les plus périlleuses , les plus délicates, qu’ils durent payer de la déportation. On ne peut oublier les préjudices qu’ils ont subis dans leur chair, dans leur âme, dans leur carrière.

Au retour de captivité, de nombreuses Amicales redémarrent en France avec une Union Nationale à Paris. Les statuts sont déposés dans les préfectures. L’objectif est de maintenir parmi les membres de l’amicale « l’esprit de Rawa », apporter aide matérielle et morale aux camarades frappés par l’adversité ainsi qu’aux familles des anciens de Rawa tués ou morts en captivité.

En 2006, l’Amicale Rhône-Alpes basée à la Maison du Combattant de Lyon, devient « Ceux de Rawa Ruska et leurs descendants ». La mission principale que nous nous sommes donnés est un travail de mémoire pour faire connaître le sort inhumain réservé par les nazis aux prisonniers de guerre résistants, cette autre résistance n’étant pas inscrite dans les livre d’histoire.

Conclusion de Monsieur René COPETTI, vétéran de Rawa Ruska :

« Il faut que les générations descendantes conservent des Musées de la Mémoire, que les associations ou fondations sur la Mémoire perdurent à travers leurs écrits, de manière à aider autant que possible tous les mouvements luttant contre le fanatisme.  »

Eliane DAUMIN-GARCIN
Archiviste

Association Ceux de Rawa Ruska et leurs descendants Rhône Alpes